Pourquoi s'engager ?
Entre un stimulus et sa réponse, il existe un espace.
Dans cet espace réside notre pouvoir de choisir notre réponse.
Et dans notre réponse résident notre croissance et notre liberté.
En ce mois de juin, résonne l'appel du 18 juin du Général De Gaulle, et je nous invite à réfléchir sur la notion d'engagement. Pour ce faire, je vous partage ce texte souvent attribué à Goethe. En réalité il serait de W.H. Murray, un explorateur et écrivain écossais. La confusion viendrait, semble-t-il d’une traduction (très) libre d’un passage de Faust, faite par John Anster en 1951.
Le pouvoir de l’engagement
« Tant que nous ne nous engageons pas, le doute règne,
La possibilité de se rétracter demeure
et l’inefficacité prévaut toujours.
En ce qui concerne tous les actes d’initiative et de créativité,
Il est une vérité élémentaire, dont l’ignorance a des incidences innombrables,
Et fait avorter des projets splendides.
Dès le moment où l’on s’engage pleinement,
La providence se met également en marche.
Pour nous aider, se mettent en œuvre toutes sortes de choses
Qui sinon n’auraient jamais eu lieu.
Tout un enchaînement d’événements, de situations et de décisions,
Crée en notre faveur toutes sortes d’incidents imprévus,
Des rencontres et des aides matérielles,
Que nous n’aurions jamais rêvé de rencontrer sur notre chemin…
Tout ce que tu peux faire ou rêver de faire,
Tu peux l’entreprendre.
L’audace renferme en soi : génie, puissance et magie. »
Ces mots touchent quelque chose d’universel : tant qu’une part de nous reste sur le seuil, l’énergie se disperse, les calculs prennent le dessus, et la vie demeure suspendue à l’hypothèse du retrait. Mais lorsqu’un être humain s’engage profondément, une dynamique nouvelle apparaît. Des forces jusque-là éparses semblent soudain converger. Des possibles émergent. Non parce que tout devient facile, mais parce qu’une direction intérieure a été choisie.
Cet engagement n’est pas seulement valable pour les projets créatifs, les traversées de vie ou les grandes décisions professionnelles. Il concerne aussi le lien amoureux.
Dans beaucoup de couples contemporains, une difficulté subtile apparaît : chacun garde parfois une partie de ses ressources émotionnelles, matérielles, financières ou existentielles «à part», comme si la relation devait en permanence prouver qu’elle mérite un investissement consenti. Une logique implicite du prorata s’installe alors : qui donne plus ? Qui porte davantage ? Qui fait des efforts ? Qui reçoit ?
Or un couple vivant ne peut croître longtemps sous la seule logique du calcul. Car aimer implique un moment de bascule où l’on cesse d’être uniquement gestionnaire de soi-même pour devenir gardien d’un « nous ».
Cela ne signifie ni fusion, ni effacement, ni sacrifice. La mutualisation dans un couple n’est pas la disparition des individualités. Elle est la décision de mettre une partie de ses forces au service d’une aventure commune. Elle suppose de quitter le réflexe défensif du «chacun pour soi» pour entrer dans une confiance progressive : nous traverserons cela ensemble.
C’est là que le texte de Murray prend une profondeur particulière.
« Dès le moment où l’on s’engage pleinement, la providence se met également en marche. »
Dans un couple aussi, certaines ressources n’apparaissent qu’après l’engagement. Une solidarité intérieure ne peut vraiment naître tant que chacun garde secrètement une porte de sortie.
Cette idée trouve un écho étonnant dans l’attitude de Helmut Kohl au moment de la réunification entre la RFA et la RDA. Lorsque les experts économiques et financiers cherchaient à calculer ce que l’Ouest allait « perdre » en soutenant l’Est, Kohl revenait sans cesse à une question essentielle : «Mutualise-t-on, oui ou non ?» Autrement dit : veut-on réellement faire communauté ? Décide-t-on que les fragilités de l’un deviennent l’affaire de tous ?
Cette vision peut éclairer profondément la vie de couple.
Dans une relation durable, il existe toujours des périodes asymétriques. L’un traverse une fatigue, un deuil, une fragilité professionnelle ou existentielle pendant que l’autre tient davantage la structure. Puis les rôles s’inversent parfois des années plus tard. Si chacun comptabilise constamment ce qu’il apporte ou reçoit, le lien s’appauvrit peu à peu sous le poids invisible des bilans "affectivo-comptables".
La mutualisation amoureuse ne signifie pas : « tout supporter sans limite ». Elle signifie : « ce qui touche l’un, nous concerne tous les deux ». Elle transforme le regard. Le problème de l’autre cesse d’être vécu comme une charge étrangère. Il devient une réalité commune à traverser. Ensemble. Beaucoup de couples racontent qu’après avoir réellement choisi de traverser ensemble une crise, ils ont découvert des ressources qu’ils ne soupçonnaient pas : davantage de vérité, une nouvelle tendresse, une maturité relationnelle, parfois même une renaissance du lien.
À l’inverse, lorsque chacun reste intérieurement séparé : émotionnellement, financièrement ou symboliquement, le couple peut fonctionner en apparence tout en demeurant fragile dans sa profondeur. Car il manque alors cette expérience fondamentale : celle de pouvoir compter l’un sur l’autre au-delà des équilibres immédiats.
Viktor Frankl écrivait : «Celui qui a un pourquoi qui lui tient lieu de but, de finalité, peut vivre avec n’importe quel comment.» Le « pourquoi » d’un couple n’est pas seulement l’amour ressenti, c’est aussi la décision renouvelée de choisir d'aimer et de faire alliance. Une alliance imparfaite, humaine, traversée de limites et de conflits, mais fondée sur quelque chose de plus grand que la somme des intérêts individuels.
L’engagement véritable comporte toujours une part d’inconnu. Pourtant, c’est souvent cet acte intérieur qui ose dire "je m'engage" qui ouvre le chemin.
Alors, dans un couple comme dans les grandes aventures humaines, la vraie question pourrait-être celle-ci :


