Quid de l’existence après la vie in utero ?
« Nous ne voyons pas les choses telles qu’elles sont,
mais telles que nous sommes. » Anaïs Nin
Pour ce mois de mai, je choisis un texte souvent attribué à Henri Nouwen (1932-1996) et réadapté à ma convenance. Il me fait toujours sourire. C’est tellement délicieux et coquin d’imaginer le dialogue de jumelles dans le ventre maternelle.
Dans le ventre de Marie, ses jumelles discutent…
- Lola in utero : Dis-moi, crois-tu qu’il existe quelque chose après l’accouchement ?
- Sofia in utero : Mmm, je le sens. Il doit y avoir une issue. Nous ne pouvons pas être là pour rien. La vie existe après l’accouchement. Nous sommes ici pour prendre des forces et nous préparer pour ce qui nous attend après.
- Lola : Après quoi ? Tout est là. Nous avons tout le nécessaire ici. Pffff… tout ceci est insensé. Il n’y a rien après l’accouchement ! A quoi ressemblerait une vie hors du ventre ?
- Sofia : Prenant son temps. Peut-être… parce que je ressens comme un appel. Comme si ce monde n’était qu’un passage. Comme si nous nous préparions… sans encore comprendre. Et puis, il y a pleins d’histoires à propos de « l’autre côté »… On dit que là-bas, il y a beaucoup de lumière, beaucoup d’émotions, des milliers de choses à vivre… Par exemple, il paraît que là-bas, on va manger avec notre bouche.
- Lola : C’est vraiment n’importe quoi ! Nous avons notre cordon ombilical et c’est lui qui nous nourrit. Tout le monde le sait. On ne se nourrit pas par la bouche ! Tu compliques tout. Regarde, nous sommes nourris, protégées, contenues. De quoi aurions-nous besoin de plus ? Et, de surcroît, il n’y a jamais eu de revenant de cette autre vie… donc, tout ça, ce sont des histoires de personnes naïves. La vie se termine tout simplement à l’accouchement. C’est comme ça, il faut l’accepter.
- Sofia : Et bien, permets moi de penser, ressentir autrement. C’est sûr, je ne sais pas exactement à quoi va ressembler cette vie après l’accouchement, et je ne pourrai rien te prouver. Mais j’aime croire que, dans la vie qui vient, nous verrons notre Maman et qu’elle prendra soin de nous. Je ne sais pas… mais parfois quand tout devient calme, il me semble percevoir autre chose. Comme une présence. Comme si quelqu’un veillait.
- Lola : « Maman » ? Tu veux dire que tu crois en « Maman » ??? Ah ! La bonne blague. Et où se trouve-t-elle ?
- Sofia : Mais partout, tu vois bien ! Elle est partout, autour de nous ! Nous sommes faits d’elle et c’est grâce à elle que nous vivons. Sans elle, nous ne serions pas là. Et parfois, j’ai l’impression d’entendre une douceur, comme un chant très lointain ou une caresse qui traverse notre monde.
Un silence profond s’installe.
- Lola : C’est absurde ! Je n’ai jamais vu aucune maman, donc c’est évident qu’elle n’existe pas. L’accouchement, c’est notre fin.
- Sofia : Et si ce que tu appelles « Fin » était un commencement ? Une rencontre ?
- Lola : Tu crois qu’il y aurait quelqu’un après ?
- Sofia : Oui, parfois je peux entendre un chant. Je peux sentir comme une caresse dans notre monde… Oui, je crois qu’une Existence Vraie nous attend autrement.
J’espère que vous vous êtes régalés autant que moi à la lecture de ce dialogue imaginaire. Il a ce parfum à la fois tendre et malicieux qui nous ramène à quelque chose de profondément humain : notre manière de questionner l’inconnu. De quelle conscience font preuve ces jumelles in utero ! À leur manière, elles débattent, ressentent, projettent, doutent… L’une s’accroche à ce qu’elle connaît, à ce qui est tangible, visible, mesurable. L’autre pressent, devine, s’ouvre à une réalité qui la dépasse. Deux postures, finalement, que nous retrouvons chez l’adulte lorsque surgit la grande question : et après la mort ? Et avant la conception ? Comme si à chaque passage, les mêmes questions se répètent.
L’analogie est troublante. Le fœtus ne peut concevoir le monde qui l’attend après la naissance. Non pas parce qu’il n’existe pas, mais parce que ses repères actuels ne lui permettent pas de l’imaginer. Et si, d’une certaine manière, nous étions nous aussi dans cette limite ? Et reconnaître que notre champ de compréhension est peut-être restreint à notre condition actuelle.
Aujourd’hui, les recherches scientifiques sur la conscience nous invitent à une posture à la fois rigoureuse et ouverte. Elles montrent que la conscience est un phénomène complexe. Les expériences de mort imminente EMI, par exemple, viennent questionner nos croyances. Cela n’est pas sans nous rappeler le travail de Christophe Fauré dans son livre « Cette vie... et au-delà » .
Avec ou sans réponse, une chose demeure : dès ses premiers instants, l’être humain est un être de lien.
Alors, au fond, la question n’est peut-être pas uniquement de savoir ce qu’il y a un après ou un avant, mais aussi comment nous habitons ce passage. Entre croyance et mystère, entre besoin de sens et capacité à ressentir, chacun avance à sa manière.
Et si, comme Sofia, nous acceptions parfois de laisser une place à ce qui ne se prouve pas ? Pas encore !
Peut-être est-ce là, déjà, une manière d’entrer en relation avec l’inconnu, avec le mystère.
"Alors la mort : une fin ou un passage ?"
[1]Dr Christophe Fauré « Cette vie… et au-delà » Enquête sur la continuité de la conscience après la mort. Éditions Albin Michel


