Silence, je ne m’entends pas mourir

Dans l’avant dernier film de Downton Abbey, il y a une scène bouleversante de simplicité, de beauté et de justesse.

Lady Violet, interprétée par Maggie Smith, est sur son lit de mort. Autour d’elle sont réunis les siens. La maison est pleine de présence. Sa gouvernante, bouleversée, ne cesse de parler. Et Maggie Smith, avec son humour caustique et cette élégance qui furent les siens, lui lance : « Silence, je ne m’entends pas mourir. »

Nous serions presque tenté de rire. Et pourtant, derrière cette phrase magnifique, il y a peut-être toute une philosophie de la mort : dédramatiser, ne pas faire de la mort un spectacle, saisir Le passage.

Nous avons appris à naître avec des protocoles, à grandir avec des programmes, à vivre avec des agendas. Et lorsque vient la mort, nous voudrions encore tout contrôler. Mais la mort nous surprend, nous saisit.

Montaigne nous invite à vivre le contraire : nous familiariser avec elle. Non pas attendre d'être vieux, malade ou condamné pour commencer à y penser. Mais laisser doucement la conscience de notre finitude entrer dans notre existence. Car celui qui sait qu'il mourra ne vit pas nécessairement dans la peur. Il peut vivre dans une intention et une attention plus consciente. Il peut regarder autrement un visage aimé. Écouter autrement une voix. Marcher autrement dans la lumière d'un matin. Dire aujourd'hui ce qu'il remettrait autrement à demain.

Se préparer à mourir, c'est peut-être apprendre à ne plus remettre sa vie à plus tard.

Socrate au seuil de la mort est avec ses amis bouleversés. Lui demeure tourné vers l'essentiel. Il ne prétend pas posséder toutes les réponses. Il accepte de s'approcher de l'inconnu : un seuil.

Steiner évoque ce seuil, un passage entre existence et vie au-delà. Il propose une subtile préparation à la mort, la rétrospection, qui mérite d'être expérimentée. Chaque soir, avant de dormir, reprendre le fil de sa journée. Mais à l'envers. Du soir vers le matin. Pourquoi à l'envers ? Parce qu'il ne s'agit pas de raconter sa journée comme on raconte une histoire. Il s'agit d'apprendre à la regarder, dans une perception qui échappe aux repères ordinaires du temps, chaque soir. Et surtout : ne pas se juger. C'est important. Vous avez été injuste ? Regardez. Vous avez aimé ? Regardez. Vous avez perdu patience ? Regardez. Vous avez été généreux ? Regardez. Ne plaidez pas votre cause. Ne cherchez pas d'excuse. Ne vous condamnez pas non plus. Regardez. Comme si vous regardiez la vie de quelqu'un que vous aimez. Avec vérité. Avec tendresse. Et peut-être est-ce une première façon d'apprendre à mourir : ne plus avoir besoin de nous défendre contre ce que nous avons été.

Frankl nous rappelle que même lorsque nous ne pouvons plus modifier une situation, il reste quelque chose qui peut demeurer libre : notre attitude intérieure. Alors, jusque dans les derniers jours, quelque chose peut encore être vécu. Un merci. Une main tenue. Un regard. Un silence.

Voici un autre exercice. Prenez une feuille et écrivez ces phrases : Merci. Pardon. Je t'aime. Puis laissez venir les visages, les prénoms... À qui ai-je besoin de dire merci ? Où s’invite le pardon ? À qui ai-je encore quelque chose à dire ? Commençez simplement par observer.

Enfin un dernier exercice, peut-être le plus simple et le plus radical. Un matin, avant de commencer votre journée, demandez-vous : « Si cette journée était la dernière, qu'est-ce qui serait vraiment important aujourd'hui ? » Pas : que dois-je accomplir ? Juste : Qu'est-ce qui mérite ma présence ? La réponse peut être étonnamment simple. Un déjeuner avec quelqu'un. Une promenade. Un appel. Une réconciliation. Un arbre. Un enfant. Un animal. Le soleil sur la table. La vie devient alors moins une succession de choses à faire qu'une succession de choses à habiter.

C'est peut-être cela que Montaigne avait compris. Nous nous préparons à mourir pour vivre autrement. Et lorsque le seuil approchera, peut-être n'aurons-nous pas besoin de grandes paroles. Peut-être voudrons-nous simplement que ceux qui nous aiment soient là. Peut-être souhaiterons-nous un peu de silence.

Et peut-être, avec l'humour magnifique de Maggie Smith, pourrons-nous murmurer à ceux qui, par amour, voudront encore parler trop fort : « Silence… je ne m'entends pas mourir. »

Puis laisser le silence venir. Comme vient la nuit. Comme vient le sommeil. Comme vient enfin ce grand mystère auquel nous aurons passé notre existence à nous préparer sans jamais pouvoir le connaitre. Et si bien mourir commençait simplement par apprendre, chaque soir, à laisser mourir la journée.. 

« Philosopher, c’est apprendre à bien mourir. » Montaigne, Essais


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